Maria (1884-1965) et Luigi (1880-1924) Beltrame Quattrocchi

Unis jusque dans la sainteté

« Ces époux ont vécu, à la lumière de l’Évangile et avec une grande intensité humaine, l’amour conjugal et le service de la vie. » (Jean-Paul II) En béatifiant, pour la première fois de son histoire, un couple, l’Église veut rappeler à chaque famille la grâce qui repose sur elle. Au milieu des épreuves que traversent les couples, l’exemple de Maria et Luigi nous rappelle que « ce chemin de sainteté est possible, beau et extraordinairement fécond. » Lire la suite

Sr Marie de la Trinité (1903-1980) – Religieuse et psychothérapeute

La vie mystique au risque de la psychanalyse ? L’itinéraire étonnant de Marie de la Trinité nous conduit aux débuts de la psychothérapie. Après l’angoisse et des obsessions qui la mènent « à l’épouvante », elle suit une psychanalyse et traverse l’enfer d’une cure de sommeil. Devenue elle-même psychothérapeute en 1955, elle veut nous rappeler que si la tendresse du Seigneur est pour chaque homme, « Dieu a besoin de médiateurs qui en soient le signe. » Lire la suite

Matteo Ricci (1552-1610) – Un Italien devenu Chinois

Quand on a la chance d’approcher l’empereur de Chine au XVIIe siècle, que faut-il donc lui offrir pour retenir son attention ? Une bible ? Une croix ? Matteo Ricci lui fait cadeau d’une horloge et obtient ainsi l’autorisation de poser les fondations de l’Église de Chine… Lire la suite

Nicolas II

Retracer la vie de Nicolas II ne procède pas d’un goût pour la polémique. Nous voulons dans ces pages présenter un homme qui n’agissait ni pour la gloire, ni pour l’amour du pouvoir. Écrasé par une tâche au-dessus de ses forces, Nicolas Romanov nous apprend à accepter, jour après jour, la croix que Dieu pose sur nos épaules, à rechercher sa Volonté en toutes choses et à croire avec lui que ce n’est pas le mal qui vaincra, mais l’amour. Lire la suite

Le père Adolphe Roulland (1870-1934) – Le « frère » missionnaire de sainte Thérèse

« Je marche pour un missionnaire », disait Thérèse à la fin de sa vie. Deux prêtres missionnaires ont en effet été confiés par mère Marie de Gonzague aux prières de sœur Thérèse de l’Enfant-Jésus : l’abbé Maurice Bellière, Père Blanc, en 1895 et le père Adolphe Roulland (1870-1934), des Missions Étrangères de Paris. Lire la suite

Robert Schuman (1886-1963)

Un homme d’unité

Paru dans la revue Feu et Lumière, Janvier 2003

À l’heure des nombreuses dissensions sur l’Europe, Robert Schuman nous rappelle que l’unité européenne ne sera pas seulement économique et financière : L’Europe doit se faire une âme. Il nous montre ce que doit être le chrétien dans la vie politique : un ferment de réconciliation, un artisan de paix. Il a appliqué toute sa vie cette parole de saint Paul : « En sa personne, il a tué la haine. » (Ep 2,16) Lire la suite

Sainte Odile, 660-722 : Vierge de lumière

Paru dans la revue Feu et Lumière de Juin 1996

 La vie de Sainte Odile se déroule en Alsace au début du Moyen-Âge, vers 660, période rude où les valeurs chrétiennes prennent lentement le pas sur les coutumes barbares.

Les vieilles chroniques qui nous transmettent son histoire sont parfois contestées par les exégètes, mais laissons la piété populaire nous relater les merveilles que Dieu peut accomplir dans toute vie. Lire la suite

Saint Thomas d’Aquin (1224 – 1274)

« Une formidable intelligence au service de l’amour »

Paru dans la revue Feu et Lumière de Janvier 2001

Patron des universités, lycées, collèges et écoles catholiques depuis 1880, saint Thomas d’Aquin nous rejoint, du fond du XIIIème siècle, pour réconcilier en nous la foi et la raison, et nous inviter à mettre notre intelligence au service d’un surcroît d’amour, lui qui disait : Il faut connaître pour aimer.

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Viktor E. Frankl (1905-1997)

Donner un sens à sa vie – Paru dans la revue Feu et Lumière de Mars 2007

 Peut-on donner un sens à la souffrance dans l’horreur d’un camp de concentration ? C’est pourtant là que Viktor Frankl découvre des vérités profondes sur l’amour de Dieu, sur le sens de la vie, sur cet « optimisme tragique » qui sera à la base d’une thérapie nouvelle, la logothérapie.

 

« Freud a étudié la frustration dans la vie sexuelle ; Frankl, la frustration dans la recherche du sens à la vie » (G. Allport). Né à Vienne, dans une famille juive, le 26 mars 1905, Viktor Frankl est un étudiant de 21 ans quand il donne sa première conférence : « À propos du sens de la vie ». Depuis l’âge de 15 ans, il correspond avec Freud. Sa première publication, en 1925, s’intitule : « Psychothérapie et conception du monde » et concerne le sens de la vie : cette constante qui marque tout son travail va être durement éprouvée quand il sera déporté en 1944 à Auschwitz. Mais son témoignage de psychiatre prend alors une valeur inestimable.

 

Le docteur Viktor Emil Frankl

 

En 1938, quand les armées hitlériennes envahissent l’Autriche, Frankl dirige le service de neurologie à l’hôpital Rothschild de Vienne. Il sabote alors les ordres nazis qui obligent à euthanasier les malades mentaux. L’année suivante, on lui offre un visa pour les États-Unis, mais il refuse d’abandonner ses parents âgés. Il épouse Tilly Grosser en 1941 et ils forment un couple heureux. L’année suivante, ses parents sont arrêtés. En 1944, il est envoyé à Auschwitz, puis à Kaufering et Türkheim, près de Dachau. Sa femme Tilly est déportée à Bergen-Belsen.

 

Libéré en 1945, il apprend que ses parents et son frère sont morts. Tilly est morte d’épuisement peu après sa libération. Il écrit alors en neuf jours son témoignage de déporté, Découvrir un sens à sa vie, qui se vend à plus de dix millions d’exemplaires. Il se remarie en 1946. Durant 25 ans, Frankl est directeur de la polyclinique neurologique de Vienne, puis professeur de neurologie et psychiatrie à la faculté de médecine. Il fonde en 1970 le premier institut de logothérapie ; du grec logos, « la raison », la logothérapie se penche sur les raisons de vivre de la personne : Les efforts pour trouver un sens à sa vie constituent une motivation fondamentale de l’être humain.

 

Il écrit 32 livres traduits en 32 langues. Invité par plus de 200 collèges et universités, il donne des conférences dans 40 pays sur tous les continents. Il meurt à Vienne en 1997. Il a commencé son œuvre avant son expérience des camps, mais celle-ci lui a permis de la vérifier et d’en confirmer l’authenticité. Retenons quelques aspects parmi les thèmes qu’il aborde :

 

La vie dans les camps

 

La vie en camp de concentration était une lutte acharnée pour la vie, que ce soit la sienne ou celle d’un ami. Je n’étais employé dans ce camp ni comme psychiatre ni comme médecin. Et j’en suis fier. J’étais simplement le numéro 119 104 et je faisais partie d’une équipe dont la tâche était de poser une voie ferrée. Dostoïevski prétendait que l’être humain peut s’habituer à tout. Si, aujourd’hui, on me demandait mon avis, je répondrais : Oui, l’être humain peut s’habituer à tout, mais ne me demandez pas comment.

 

Fumer ou vivre : le renoncement

 

J’ai observé un modèle de comportement typique qu’on a appelé le renoncement. On le retrouvait chez des prisonniers qui, un matin, préféraient rester étendus sur leur lit. Ni les menaces ni les avertissements ne pouvaient les faire changer d’avis. Puis ils avaient ce geste typique : ils extrayaient une cigarette et l’allumaient. Dès cet instant, nous savions qu’ils allaient se laisser mourir. La recherche du sens de la vie avait cédé la place à la recherche du plaisir immédiat.

 

Je n’oublierai jamais cette nuit où j’ai été réveillé par les gémissements d’un prisonnier en proie à un cauchemar. J’ai voulu le réveiller. Mais, au moment de le secouer, j’ai vivement retiré ma main. Je venais de prendre conscience du fait qu’aucun rêve, si horrible fût-il, ne pouvait surpasser en horreur la réalité du camp.

 

L’amour qui sauve

 

Nous marchions dans le noir, pataugeant dans des flaques d’eau. Je me suis mis à penser à ma femme. Je l’imaginais avec une précision incroyable. Elle me répondait, me souriait, me regardait tendrement. Je comprenais enfin ce grand secret : l’être humain trouve son salut à travers et dans l’amour. Arrivés au fossé, nous nous sommes mis au travail. Sous les coups de pioche, la terre gelée craquait. J’étais toujours accroché à l’image de ma femme. Était-elle en vie ? Je n’avais pas besoin de le savoir. Rien ne pouvait me détourner de mon amour, de mes pensées et de l’image de ma bien-aimée. « Pose-moi comme un sceau sur ton cœur, car l’amour est plus fort que la mort » (Ct 8,6).

 

La force de la beauté

 

Un soir, tandis que nous étions couchés sur nos grabats, morts de fatigue, un de nos compagnons nous a exhortés à sortir pour voir le coucher du soleil. Le ciel, à l’ouest, était couvert de nuages aux couleurs chatoyantes allant du bleu métallique au rouge sang. Au bout de quelques minutes, émouvantes de silence, un prisonnier a dit : « Comme le monde pourrait être merveilleux ».

 

De temps à autre, les prisonniers improvisaient une sorte de « cabaret ». Histoire de rire, ou de pleurer parfois ; bref, d’essayer d’oublier. On chantait des chansons, on récitait des poèmes, on se racontait des blagues ou on tenait des propos satiriques sur le camp.

 

La dignité

 

Dans les circonstances les plus difficiles, l’homme peut agir avec dignité, courage et altruisme. Il peut aussi se conduire comme une brute. Seule une poignée de prisonniers se sont élevés jusqu’aux plus hautes valeurs que leurs souffrances leur permettaient d’atteindre. Mais ces exemples suffisent à démontrer que l’homme peut transcender un sort atroce.

 

Une mission

 

Deux prisonniers nous avaient fait part de leur intention de se suicider : ils n’attendaient plus rien de la vie. Il était nécessaire de leur faire comprendre que la vie attendait quelque chose d’eux dans l’avenir. Pour l’un, c’était son enfant qui l’attendait dans un pays étranger, l’autre avait écrit une série de livres qu’il se devait de terminer. Ma méthode ? Je reconstituais le manuscrit [sur la logothérapie] que j’avais perdu dans la salle de désinfection d’Auschwitz, griffonnant, en sténo, les mots-clés sur de petits bouts de papier.

 

Le sens de la vie

 

Trois voies principales peuvent nous révéler le sens de la vie : la première consiste à accomplir une œuvre ou une bonne action ; la deuxième consiste à connaître et aimer quelque chose ou quelqu’un ; la troisième consiste à assumer dignement une souffrance inévitable.

 

Libre !

 

Après notre libération, je marchais dans les prairies en fleurs. Je suis tombé à genoux. Je n’avais qu’une phrase en tête : « De mon angoisse, j’ai crié vers le Seigneur. Il m’a exaucé, m’a mis au large ». Je ne sais combien de temps je suis resté à genoux, répétant cette phrase. Petit à petit, j’allais redevenir un être humain.

 

Ainsi Viktor Frankl nous conduit-il à cette espérance que toute personne, toute situation, aussi perdue qu’elle parait être, recèle en soi sa propre grandeur : « Certes, l’homme a inventé les chambres à gaz à Auschwitz, mais c’est lui aussi qui y est entré, la tête haute et une prière aux lèvres. »

 

La souffrance, un acte sacré

Viktor Frankl reçoit en consultation un homme qui ne peut se remettre de la mort de sa femme.

« J’ai décidé de lui poser cette question :

– Et si vous étiez mort le premier et que votre femme ait eu à surmonter le chagrin provoqué par votre décès ?

– Oh ! pour elle, cela aurait été affreux ; comme elle aurait souffert !

– Eh bien, cette souffrance lui a été épargnée et ce, grâce à vous. Certes, vous en payez le prix, puisque c’est vous qui la pleurez.

Il n’a rien dit, mais il m’a serré la main et a quitté mon bureau calmement. La souffrance cesse de faire mal au moment où elle prend un sens. Elle devient alors un acte sacré, un sacrifice. »

 

Viktor Frankl aujourd’hui

Qu’a-t-il à nous dire aujourd’hui ?

Il nous invite à donner un sens à tout ce que nous vivons, au pire comme au meilleur.

Qu’est-ce qui nous touche en lui ?

Il a traversé l’horreur, soutenu par l’espoir de revoir sa femme. Il nous montre la force de l’amour et de l’espérance.

Que retenir de sa vie ?

Chaque situation peut nous conduire à Dieu, ; toute épreuve peut se changer en bien, pour nous et pour les autres.

 

Citations

 

La question était de savoir si la souffrance et la mort que je voyais autour de moi avaient un sens. Si elles n’en avaient pas, à quoi bon vivre ?

Viktor Frankl

 

L’optimisme ne se commande pas. La foi et l’amour ne se commandent pas non plus.

Viktor Frankl

 

L’être humain ne cherche pas le bonheur. Il cherche une raison d’être heureux.

Viktor Frankl

 

L’important n’était pas ce que nous attendions de la vie, mais ce que nous apportions à la vie.

Viktor Frankl

 

Au lieu de se demander si la vie avait un sens, il fallait s’imaginer que c’était à nous de donner un sens à la vie, à chaque jour et à chaque heure.

Viktor Frankl

 

POST-SCRIPTUM*

Pour en savoir plus :

Lire le témoignage de Viktor Frankl dans Découvrir un sens à sa vie, Éd. de l’Homme 2006.

 

 

 

Anne Leflaive (1899-1987)

La renaissance de la consécration des vierges

Paru dans la revue Feu et Lumière, Juin 2004

Depuis sainte Geneviève, les vierges consacrées font monter vers Dieu, du cœur du monde, le don de leur vie offerte. Mais sait-on que cette consécration fut interdite par Rome de 1927 à 1970 et qu’Anne Leflaive fut l’humble ouvrière de cette renaissance ? La petite Thérèse comparait les religieuses à « Moïse sur la montagne » (Ex 17,9) ; les vierges consacrées dans le monde seraient alors comme Josué dans la plaine pour « collaborer magnifiquement au travail divin dans la société présente. »

 

La vie d’Anne Leflaive semble placée sous le signe de l’Épiphanie : elle naît le 6 janvier 1899 et reçoit la consécration des vierges le 6 janvier 1924. Elle est amenée plusieurs fois, comme les mages, à prendre « une autre route », écartée des responsabilités qu’elle exerce ; mais, comme par une étoile, Anne est guidée par sa vocation : Ma mission, c’est de vivre si intensément la Consécration des vierges du pontifical romain que, par le fait même, la dignité de cette Consécration soit remise en honneur dans l’Église.

 

Fille de patron et ouvrière

 

Anne Leflaive, première d’une famille de six enfants, naît le 6 janvier 1899 à Saint-Étienne où son père dirige une usine métallurgique. Mais le lieu qui comptera dans sa vie est le château familial de Cuirieu, près de La-Tour-du-Pin dans l’Isère. Instruite à domicile par des professeurs particuliers, elle avoue qu’elle a peu travaillé malgré ses qualités littéraires indéniables. Elle révèle pourtant une nature enthousiaste, effervescente, joyeuse, même si elle reste capable de prudence, de rigueur et de réserve.

 

Fille de patron, elle est très tôt sensibilisée au problème social chaque jour plus menaçant. Dès l’âge de 12 ou 13 ans, elle est admise à prendre part aux repas où étaient invitées de nombreuses personnalités de l’industrie, de l’armée, de la marine, de la politique dont elle écoute les conversations avec attention. Anne fait même, à 20 ans, dans une usine de tulle, un bref apprentissage « pour mieux comprendre les problèmes de vie des jeunes filles travaillant dans l’industrie textile ».

 

« Comme une carmélite dans le monde »

 

Très jeune, à cinq ou six ans, elle fait l’expérience de la présence divine ; devant la beauté d’un coucher de soleil, elle entend une voix lui dire : Viens à moi, je suis la Beauté qui ne passe pas. Elle cherche souvent la solitude pour prier. Elle lit à 13 ans la vie de sainte Thérèse de Lisieux et s’offre à Jésus pour être bien à Lui et à Lui seul. Pendant la nuit de Noël 1915 – elle va avoir 16 ans – elle entend ces paroles comme si elles étaient prononcées par quelqu’un qui se trouverait à côté de moi : Va en paix, tu es à moi pour toujours. Elle connaît trois ans de sécheresse et d’aridité avant de recevoir, en la fête du Sacré-Cœur 1918, la certitude qu’elle sera « comme une carmélite dans le monde ».

 

Deux rencontres sont déterminantes pour la vocation d’Anne : celle de l’évêque de Montpellier, Mgr de Cabrières, et celle de Marie Reynès qui avait été consacrée en 1916 par le rite de consécration des vierges, selon le cérémonial attribué au pape saint Léon le Grand. Les consacrées des premiers siècles, à l’image de sainte Geneviève, s’engageaient à titre définitif dans leur état virginal, entièrement vouées à Dieu et menant une vie de prière et de service, isolées, groupées ou en famille. Elles se raréfièrent au cours des siècles au profit des ordres religieux, mais Mgr de Cabrières voulait la renaissance de cette vie de consacrées en plein monde.

 

Devenu le père spirituel d’Anne en mai 1920, il lui parle de cette consécration. Anne hésitait entre la virginité au Carmel et l’action sociale. Dès lors, sa décision est prise. Mais elle n’a que 22 ans et l’âge minimum requis est de 25 ans. Qu’à cela ne tienne ! Anne décide de se consacrer le jour de ses 25 ans. Des obstacles se dressent : la mort du cardinal de Cabrières en 1921 puis celle de la jeune sœur d’Anne, Magdeleine, en août 1922. Mais Anne continue à se préparer par un emploi du temps rigoureux, par une vie de prière et un travail intellectuel et théologique. Le 6 janvier 1924, à Paray-le-Monial, elle est consacrée par Mgr Chassagnon, évêque d’Autun.

 

Quinze ans pour la jeunesse féminine

 

Anne souhaite servir l’Église en se mettant au service des associations et fédérations de jeunes filles qui naissent et se multiplient à cette époque. Elle songe à un service diocésain, mais Mgr Chassagnon lui demande en 1926 de créer un Secrétariat national des fédérations diocésaines qui veillerait à préserver, dans chaque diocèse, l’initiative et l’autorité de l’évêque sur la jeunesse féminine. Anne accepte avec l’appui de Mgr Chollet, évêque de Cambrai.

 

Quelques exemples parmi les sujets traités nous montrent le réalisme et l’ouverture de la formation donnée aux jeunes filles de cette époque : le salaire féminin (pourquoi est-il inférieur, à travail égal, à celui de l’homme ?) ; l’équilibre du budget familial ; les critères d’un choix professionnel (valeur et avenir d’une profession) ; le vote des femmes, un droit « injustement refusé » ; la crise de la conscience professionnelle, causes et remèdes.

 

Malgré le soutien de Mgr Chollet, Anne est perpétuellement contestée et entravée pour la création et la vie de cet organisme, jusqu’à la réunion de juin 1945 où le Secrétariat est dissout : À la suite de cette décision, mes amies et moi avons détruit les archives de ce Secrétariat. Cela m’a fait très mal. Quinze années de travail anéanties.

 

Parallèlement, depuis 1927 où un décret de Pie XI réserve la consécration des vierges aux seules religieuses, Anne travaille à une étude sur la Consécration afin de contribuer à ce que celle-ci puisse à nouveau être dispensée à des femmes vivant dans le monde. Elle est appuyée par Mgr Chassagnon : Faites connaître vos idées, vous aurez toute l’aide nécessaire. Elle publie donc en 1933, sans signature, son Étude sur la Consécration des Vierges du Pontifical romain et la distribue aux évêques et cardinaux : C’est ainsi qu’elle vint entre les mains de Son Éminence le Cardinal Pacelli [le futur Pie XII] qui l’apprécia, appréciation qui est à la base de cette sorte d’affection que veut bien me témoigner le pape actuel, écrit Anne en 1941.

 

Un « séminaire féminin »

 

Mgr Feltin (Sens) lui propose alors de créer une sorte de pépinière de futures vierges consacrées, un organisme ouvert aux âmes de bonne volonté éprises de cet idéal, dans l’espoir que soit levée l’interdiction de Rome. Ce projet est désigné sous le nom de Missionnaires séculières d’action catholique. Anne s’y consacre à partir de 1939. Pour Mgr Feltin, il s’agit de créer un véritable séminaire féminin, estimant que les évêques ne seront vraiment forts que lorsqu’ils auront en main un personnel féminin comme ils ont un personnel masculin avec le clergé séculier. En juin 1943, Anne commence des sessions de formation sur la base de 14 conférences.

 

Mais elle est en butte à l’hostilité de « personnalités importantes ». Une équipe nationale de 14 membres est constituée en août 1946, mais une réunion qui a lieu à Paris le 30 novembre 1946 décide l’éviction d’Anne : C’est affreux d’avoir à vous demander cela, lui annonce la déléguée de l’équipe, d’autant plus que nous n’avons rien à vous reprocher. Le 1er décembre, cette décision lui est annoncée officiellement : Toutes pleuraient en m’embrassant. Cette porte qui s’est refermée devant moi a été le moment le plus affreux de mon sacrifice. C’est elle qui doit réconforter Mgr Chollet, durement ébranlé par la nouvelle.

 

Biographe et romancière

 

Dès sa jeunesse, Anne manifestait des qualités littéraires certaines. En 1922, après la mort de Magdeleine, elle rédige une courte biographie de sa sœur et écrit en 1934 son Étude sur la Consécration des Vierges. En 1943, pour subvenir aux besoins des Missionnaires Séculières, elle retrace l’histoire de Valérie Mazuyer, dame d’honneur de la reine Hortense, intitulée Sous le signe des Abeilles et couronnée par l’Académie française. Anne Leflaive après 1946 décide donc de se consacrer à l’écriture.

 

C’est une autre biographie, Stéphanie de Virieu, la sœur du grand ami de Lamartine, qui paraît en 1947, où l’on relève cette phrase de Stéphanie à l’abbé Dupanloup et qui correspond bien à la pensée d’Anne elle-même : La femme est faite pour l’homme, sans doute, mais avant d’être faite pour l’homme, elle est faite pour elle-même et pour Dieu. Féministe, Anne le fut très tôt, à sa manière c’est-à-dire à la fois exigeante, lucide, mesurée et raisonnable.

 

Son seul roman, Armes de Lumière, relate l’expérience des Missionnaires séculières. On y lit, dans l’homélie de l’un des personnages, l’évêque du lieu : Demeurez avec votre prochain. Acceptez le sort commun des hommes. Le Christ a vécu parmi les gens de son temps. Huit ouvrages suivront, dont cinq biographies, mais Anne va chercher à s’employer autrement.

 

Au service du patronat

 

En 1946 est créé le C.N.P.F., conseil national du patronat français, dans le but de représenter les chefs d’entreprise auprès des pouvoirs publics et d’étudier les moyens permettant d’améliorer les conditions de la vie économique et sociale du pays. Anne s’engage à son service en 1949 : J’ai beaucoup appris à n’être qu’une salariée. Jusqu’en 1972, sa tâche consiste à dépouiller un grand nombre de publications et à préparer les contacts que le président du C.N.P.F. a à prendre avec des personnalités catholiques ; bien que ce soit un organisme neutre, il doit connaître les évolutions des milieux religieux sur les questions sociales.

 

Anne se rend donc chaque année à Rome. Mgr Montini (le futur Paul VI) en 1952 l’encourage à réfléchir sur les questions sociales : Dans la doctrine sociale de l’Église, en dehors des points qui s’imposent à tous les fidèles au nom de l’obéissance, un assez vaste champ est laissé à la libre discussion. En même temps, elle s’entretient avec les plus hauts dignitaires romains du renouveau possible de la consécration des vierges accordée aux femmes vivant dans le monde. Pie XII l’assure en 1952 de son intérêt pour la question : Je vous suis avec affection.

 

Une « étoile dans le soir »

 

En 1962, au cours de la première session du concile Vatican II, un évêque demande que soit révisé le rituel de la consécration des vierges. Le 31 mai 1970, le rite est révisé. Le nouveau texte affirme sans équivoque la possibilité de sa dispensation aux femmes vivant dans le monde : l’interdiction de 1927 est levée. Anne est comblée de joie.

 

L’arthrose dont elle souffre depuis longtemps s’aggrave, limitant de plus en plus ses possibilités de déplacement : Je vis au ralenti. Son dernier livre, Madame Swetchine, est une méditation sur la vieillesse et la fin de la vie : Le troisième âge est celui où grâce à la lecture et aux contacts avec les autres on découvre mille facettes des réalités au milieu desquelles on marchait sans en avoir conscience.

 

Deux jours avant l’Assomption, le 13 août 1987, Anne ferme les yeux sur ce monde. Marquée par le mystère de l’Épiphanie, elle fut durant 88 ans, comme Madame Swetchine, une sorte d’étoile qui brille dans le soir pour orienter le chemin de ceux qui avancent à tâtons dans la nuit.

 

Pour en savoir plus, lire :

Anne Leflaive, une vie pour la renaissance d’une vocation oubliée, de Jacqueline Roux, éd. F-X de Guibert Paris 2004.