« Il y eut un soir, il y eut un matin : premier jour[1]. » Dès le commencement, Dieu, qui est hors du temps, crée le temps ; la Création se construit selon un rythme qui est celui de la vie même : les pulsations de notre cœur, nos inspirations et expirations nous inscrivent dans un rythme biologique. Plantes, animaux, humains, chaque être vivant est créé « selon son espèce » et, pourrions-nous ajouter, selon son tempo.
Dieu nous inscrit dans le temps : « Le nombre de nos années ? Soixante-dix, quatre-vingts pour les plus vigoureux[2] ! » pour que nous remplissions ce temps de sa grâce et de sa présence.
Un jour consacré au Seigneur
Parmi les dix commandements donnés par Dieu à Moïse, les deux premiers concernent Dieu lui-même et les sept derniers les relations des hommes entre eux ; à la charnière se trouve le troisième commandement concernant le repos en Dieu, comme un sas entre la divinité et l’humanité : « Observe le jour du shabbat et fais-en un jour consacré au Seigneur, comme le Seigneur ton Dieu te l’a commandé. Tu travailleras pendant six jours et tu feras tout ce que tu as à faire. Mais le septième jour est le jour du repos consacré au Seigneur ton Dieu ; tu ne feras aucun travail ce jour-là[3]. »
Le shabbat nous invite à contempler les œuvres de Dieu dans notre vie et à nous en réjouir. Le dimanche est le jour de la Résurrection, le premier jour de la semaine et le huitième jour du monde à venir. Le mot dimanche vient du latin dies Domini ou dies dominica, « le jour du Seigneur ».
Les premiers chrétiens, issus du judaïsme, ont continué pendant trois siècles à célébrer à la fois le shabbat et le dimanche. Puis le dimanche, jour où était célébrée l’Eucharistie, prit le pas sur le shabbat : « Du shabbat, on passe au premier jour après le shabbat, du septième jour au premier jour : le dies Domini devient le dies Christi ! » nous dit saint Jean-Paul II[4].
Sanctifier nos dimanches
Tandis que le shabbat fait mémoire de la création, le dimanche évoque la nouvelle création obtenue par Jésus : « Le dimanche est, en effet, le jour où, plus qu’en tout autre, le chrétien est appelé à se souvenir du salut qui lui a été offert dans le baptême et qui a fait de lui un homme nouveau dans le Christ[5]. »
De même que Jésus est « le maître du Shabbat », qu’il soit aussi l’hôte de nos dimanches afin que nous les vivions comme un avant-goût de l’éternité heureuse où nous le contemplerons dans un jour sans couchant : « Nous avons besoin de cette rencontre qui nous réunit, qui nous donne un espace de liberté, qui nous fait regarder au-delà de l’activisme de la vie quotidienne vers l’amour créateur de Dieu, dont nous provenons et vers lequel nous sommes en marche[6]. »
Saint Jean-Marie Vianney, Curé d’Ars, savait bien que les jeunes avaient besoin de fêtes et de réjouissances pour oublier le rude travail de la semaine. Il organisa donc des fêtes chrétiennes et des processions le dimanche après-midi. « Le dimanche, c’est le bien du Bon Dieu, disait-il. De quel droit touchez-vous à ce qui ne vous appartient pas ? Le dimanche, le Bon Dieu ouvre ses trésors, à nous d’y puiser à pleines mains. »
Un dimanche où les blés qui venaient d’être fauchés attendaient d’être ramassés, un gros orage s’annonça. Les paysans, inquiets, voulurent renoncer au repos dominical pour aller sauver leur moisson. Jean-Marie les assura durant la messe que s’ils s’occupaient de leur âme durant ce jour, le Seigneur s’occuperait de leur blé. Tout se passa comme il l’avait prédit : il y eut encore quinze jours sans pluie.
Prier sans cesse
Dieu nous confie le temps pour que nous le remplissions de sa présence, par la prière et l’action de grâce : « Soyez toujours dans la joie, priez sans relâche, rendez grâce en toute circonstance[7]. » Prier sans cesse, c’est un défi pour tout chrétien ! Comment trouver le temps de prier dans nos journées tellement remplies, où chaque activité nous semble être une course contre la montre ?
Bien sûr, il peut être compliqué de prendre un temps dans une église ou dans notre chambre, mais nous disposons de nombreux moments « creux » que nous pouvons remplir par la prière plutôt que par du zapping sur notre téléphone : dans les transports en commun, en repassant ou en balayant, dans une file d’attente au supermarché, dans nos moments de sport ou de promenade, en regardant cuire une casserole de pâtes, au volant de notre voiture… Oui, nous sommes riches de tous ces instants « perdus », si nombreux dans une journée, que nous pouvons sanctifier ou gaspiller !
La Petite Thérèse disait : « Je crois que je n’ai jamais été plus de trois minutes sans penser au Bon Dieu. »
Notre pain de ce jour
Quand nous disons à Dieu dans le Notre Père : « Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour », nous ne prêtons pas toujours grande attention aux mots que nous prononçons : c’est le pain d’hier, de demain, du mois prochain, de la semaine dernière…
Nous ne savourons pas l’endroit ni le moment où nous sommes, nous nous dispersons dans un ailleurs qui ne nous satisfait pas parce que personne ne nous y attend, parce que personne ne nous y a donné rendez-vous. La grâce qui doit nous combler réside dans l’instant présent, mais, si nous n’y sommes pas, elle flétrira comme une fleur sans eau et nous serons mécontents de notre journée et de nous-mêmes.
Balayons donc nos regrets du passé et nos projections dans l’avenir : « Quand mes enfants étaient petits… », « Quand mes enfants seront grands… », « Quand je vivrai à tel endroit », « Quand j’exercerai telle mission »… pour vivre pleinement ce jour qui nous est donné. Goûtons la beauté et la bonté de cet instant unique que nous ne revivrons plus : maintenant.
Chaque matin
Le cardinal Suenens professait une spiritualité de la gratitude : « Je suis plein d’espérance car je crois que l’Esprit Saint demeure toujours l’Esprit Créateur et qu’il nous donnera chaque matin une nouvelle liberté et une nouvelle réserve d’espérance, si nous lui ouvrons notre âme. » Chaque matin ! Jour après jour, le Seigneur nous donne la mesure dont nous avons besoin de force ou de joie, de patience ou de bonté, de courage ou d’espérance. Jour après jour, il est avec nous.
Nous pouvons ainsi commencer notre journée en offrant au Seigneur cette opportunité sans cesse renouvelée dont il nous fait cadeau : « Merci, Jésus, pour ce jour que tu nous donnes pour t’aimer et te faire aimer. »
Pour aller plus loin
– Est-ce que je fuis la réalité présente en papillonnant sans cesse, en n’étant jamais vraiment présent(e) à ce que je fais ?
– Est-ce que je ressasse le passé ? Est-ce que je vis dans les regrets ou les remords ?
– Est-ce que je m’inquiète pour mon avenir ? Les psychologues nous le disent : 95 % de nos peurs de l’avenir ne se réalisent pas.
Je peux réciter chaque jour cette prière de Frère Roger de Taizé : « Toi le Christ, tu enfouis notre passé dans le Cœur de Dieu et de notre avenir, déjà tu prends soin. »
« Cette grappe d’amour, dont les grains sont des âmes
Je n’ai pour la former que ce jour qui s’enfuit
Ah ! donne-moi, Jésus, d’un Apôtre les flammes
Rien que pour aujourd’hui. »
Sainte Thérèse, poésie Mon chant d’aujourd’hui, PN 5, § 10, printemps 1894
Le Décalogue de la sérénité
« 1. Rien qu’aujourd’hui, j’essaierai de vivre exclusivement la journée sans tenter de résoudre le problème de toute ma vie. […]
5. Rien qu’aujourd’hui, je consacrerai dix minutes à la bonne lecture en me souvenant que, comme la nourriture est nécessaire à la vie du corps, la bonne lecture est nécessaire à la vie de l’âme. […]
8. Rien qu’aujourd’hui, j’établirai un programme détaillé de ma journée. Je ne m’en acquitterai peut-être pas entièrement, mais je le rédigerai et me garderai de deux calamités : la hâte et l’indécision. […]
10. Rien qu’aujourd’hui, je ne craindrai pas. Et tout spécialement, je n’aurai pas peur d’apprécier ce qui est beau et de croire en la bonté. Je suis en mesure de faire le bien pendant douze heures, ce qui ne saurait me décourager, comme si je me croyais obligé de le faire toute ma vie durant. »
Saint Jean XXIII
- Bulletin Vie d’oraison n° 64 d’octobre 2023
- À retrouver sur le site des Béatitudes
[1] Genèse 1, 5.
[2] Psaume 89, 10.
[3]. Deutéronome 5, 12-15.
[4]. Lettre apostolique Dies Domini sur la sanctification du dimanche, 31 mai 1998, § 18.
[5]. Saint Jean-Paul II, Lettre apostolique Dies Domini, 31 mai 1998, § 25.
[6]. Benoît XVI, « Le dimanche chez les premiers chrétiens », homélie du 9 septembre 2007, Vienne.
[7] 1 Thessaloniciens 5, 16-18.
